
Je me suis aperçue, grâce à vous, parents qui m'écrivez sur ce blog ou en privé, que j'avais oublié d'aborder certains sujets. Vous me parlez beaucoup de votre difficulté à vivre avec l'encoprésie, dans la société actuelle... vous rencontrez des soucis à l'école avec l'incompréhension des instits... à la maison avec l'entourage qui ne manque pas de vous donner un conseil dont vous vous passeriez bien... vous avez l'impression de vous battre à la maison avec cette satanée maladie, ce qui est déjà très épuisant, et aussi de rendre des comptes en dehors de la maison, à tous ceux qui croisent le chemin de votre enfant et s'interrogent.... cette impression est réelle et dure à gérer. Très dure.
Vous le savez, avant Zoé, j'ai accouché d'une petite fille trois mois avant terme, qui pesait 1,100kg à la naissance, et qui s'appelle Manon (ci-dessus en photo avec Zoé, jour de la rentrée des classes 2005...).... Avant elle, j'avais une vie tranquille et dorée... j'étais déjà maman d'une petite Julie de deux ans, je travaillais au guichet d'un bureau de Poste en plein Paris, j'avais une nounou de rêve... j'allais quitté mon 70m2 à Noisy le Grand pour un 110m2 en plein 12ème arrondissement... Nous étions heureux. La vie s'écoulait, paisiblement...
Puis le ciel nous est tombé sur la tête à la naissance de Manon : on nous parlait de mort éventuelle, de séquelles graves, d'impossibilité de se projeter en avant avec cette enfant née trop tôt... j'ai arrêté de travailler, j'ai pris un congé parental. D'office. J'avais du mal à ne pas me sentir coupable... avais-je assez levé le pied pendant cette grossesse?.... j'en arrivais à ne plus dormir du tout...
Pendant deux ans, ce fut très dur. Manon prenait son temps pour tout : pour grandir, pour acquérir une motricité digne de ce nom, pour parler... Bien sûr, la prématurité n'est pas le sujet de ce blog. Ne vous en faites pas. Si je vous parle de cela, c'est pour vous faire comprendre que j'ai dû faire face à cette période à des reflexions, à des jugements, qui m'ont forgé le caractère.... il a fallu accepter d'être cataloguée, d'être prise entre 4 murs avec quelqu'un qui vous dit "Dis-donc, elle ne marche toujours pas ta fille, elle va avoir deux ans, non??? Ca t'inquiète pas??? Tu crois pas que tu la couves trop, que t'aurais dû reprendre le travail et la contraindre un peu???"....
Je ne faisais jamais bien.... toutes les incapacités de Manon avaient une seule origine : moi, et ma façon de l'élever.... et pourtant... je revois le regard perdu dans le néant, apeuré, de ceux qui avaient leur nez collé à la vitre de la néonat, devant ma minuscule fille rattachée à des fils... j'entends encore leur inaudible "Pauvre Véro, je ne voudrais pas être sa place...".... J'ai souvent cru qu'on garderait cette image de Manon pour lui pardonner de prendre son temps pour tout. A tort. Dès que Manon a eu une croissance normale, une belle petite bouille, elle devait "être comme tout le monde"....
Zoé n'a rien eu à la naissance. Elle est arrivée comme une fleur au milieu de mon jardin.... du genre de celle qu'on plante, qu'on arrose chaque jour... à qui on parle doucement, en l'encourageant à s'épanouir le mieux possible.... Quand Zoé était dans mon ventre. je lui demandais chaque jour de rester à l'intérieur. Je lui disais que je ne voulais pas voir le bout de son nez avant neuf mois... je la gardais au chaud. Je la rêvais parfaite. J'avais besoin d'un bébé facile, qui pousse comme un champignon.
Zoé a été tout cela, jusqu'à la découverte de son encoprésie. Je ne vais pas revenir ici sur les moments traversés à cette époque. Je l'ai déjà fait. Non... Tout ce que j'ai subi à la maison, en tête à tête avec elle, à attendre qu'elle veuille bien faire un caca tant espéré, fut très difficile, oui... mais nous étions chez nous. Chaque membre de notre noyau familial a vu et a senti que Zoé développait quelque chose qui nous échappait complètement. Mon mari et moi n'avions rien fait de spécial pour que cela arrive... Zoé elle-même ne savait pas ce qu'on attendait d'elle....
Nous avons pris le temps d'analyser la gravité de sa constipation. Nous avons été confiants, aimants avec elle... malgré de grosses baisses de moral de ma part quand je la voyais atteindre des records de retenue... j'avais si peur de la perdre... peur de l'occlusion...
Quand Zoé est rentrée à la maternelle, j'étais encore en congé parental puisqu'elle prenait ses trois ans en fin d'année.... ce fut facile pour faire la rentrée scolaire dans les meilleures conditions. Elle n'y allait que le matin. je pouvais donc ne rien dire de sa constipation. Les trois heures passées en classe ne laissaient rien filtrer de son mal-être.... j'ai repris mon activité de nounou par la suite, en janvier (j'ai passé mon agrément quand Manon a eu deux ans, consciente que je devais encore rester à la maison)... j'allais chercher mes trois filles tous les midis à l'école. Zoé a eu de la chance, je le sais, que je puisse travailler à la maison. Cela a évité beaucoup de desagréments avec l'école. Beaucoup de mises au point.... du moins, pendant la petite section.
Sa deuxième année de maternelle fut plus compliquée. Je la mettais desormais l'après-midi. Elle revenait manger le midi avec ses soeurs. Je gardais toujours des enfants. Elle a commencé à pleurer beaucoup lorsqu'il fallait retourner en classe à 13h30... j'ai dû faire preuve de courage car des fois, c'était un déchirrement. Elle choisissait parfois de s'endormir le midi sur son lit, le ventre gonflé, le teint pâle, et cela annulait toute chance de retour en classe... j'ai dû expliquer à son institutrice son souci. je ne savais pas encore que c'était de l'encoprésie.... cette institutrice fut géniale, adorable. Elle a vécu avec nous la découverte de la maladie, le lavement, les traitements... Elle a compris que je gardais des fois Zoé à la maison quand elle était trop épuisée. Zoé était une enfant en avance pour son âge. Elle faisait tous les ateliers qu'on lui imposait en classe avec une aisance et une rapidité qu'on nous a souvent mis en avant.... cela a facilité les choses. Le fait de manquer l'école n'était pas préjudiciable. Cette maîtresse nous a accueillis chez elle un an après pour une galette des rois mémorable. Une journée formidable, elle voulait savoir comment Zoé allait.... elle nous aimait beaucoup et je dois avouer que cette femme m'a beaucoup aidée à traverser la maladie de Zoé....
En dernière année de maternelle, Zoé a eu une jeune maîtresse adorable, douce. Tout juste sortie de l'IUFM. C'était son premier poste. J'ai tout expliqué dès le départ, mettant tout noir sur blanc. Le fait qu'elle porte des protège-slips... qu'elle n'aille jamais aux toilettes de l'école de peur qu'on voit sa culotte sale et qu'on se moque d'elle.... que je la récupère le midi et assure ainsi un nettoyage corporel et un change.... que si elle était fatiguée, trop constipée, je choisissais de ne pas la mettre en classe, qu'on le veuille ou non.... tout était établi. je n'ai cédé sur rien. Les aides maternelles étaient au courant qu'il ne fallait pas sermoner cette petite fille et l'obliger à faire pipi avec les autres. Bien sûr, cela induisait qu'elle retenait son pipi pendant trois heures de classe... mais Zoé ne voulait rien savoir, elle paniquait à l'idée d'aller aux WC de l'école. Et je l'ai accepté. pour son bien-être à l'école. J'ai accepté beaucoup de choses de sa part à elle, pour ne pas la voir mal, au risque de contrarier le système scolaire... au risque de contrarier aussi les règles éducatives traditionnelles qui disent qu'il faut imposer à son enfant et non pas rentrer dans son jeu..... j'ai fait tout ça, oui... pourquoi???? parce que l'encoprésie était et est tout sauf un jeu pour Zoé.... j'en suis persuadée.
J'ai bravé les interdits. C'est ce que vous devez penser. Mais le chemin traversé avec Manon, les soupçons sur elle en maternelle, où on me la disait "neuneu" ou "autiste" ont eu un effet ravageur sur moi. J'ai beaucoup pleuré en rentrant de l'école avec elle, recroquevillée dans sa poussette, après un énième conseil du style de : "votre fille Manon n'arrive à rien, mettez là dans une école spécialisée, bon sang!!!".... j'en voulais à Manon. je la bousculais psychologiquement. Les psychomotriciens et pédiatres me disaient qu'elle était "normale", qu'elle prenait juste son temps, et me laissaient rentrer chez moi avec un soulagement mitigé... car le jour d'après, quand j'annonçais à l'instit de Manon que le bilan de santé avait jugé inutile qu'on la change d'école, j'avais comme son de cloche "Oui bah ils sont marrants les docteurs, nous avons un programme à respecter. Votre fille est lente et pas autonome. J'suis pas une infirmière moi!!! j'ai vingt cinq élèves à m'occuper, pas une seule!!!"... cette maîtresse avait raison mais elle me démolissait à chacun de ses mots....
Aujourd'hui Manon est première de sa classe. A six ans, elle a fait un test de QI qui a révélé qu'elle était au dessus de la moyenne... j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps le soir-même. J'avais eu tout faux... j'avais laissé cette maîtresse la traiter de "neuneu" et d'autiste... sans rien faire, sans la protéger... je l'avais montrée à des tonnes de médecins pour faire plaisir à un système scolaire qui ne voulait pas gérer une quelconque "différence"... j'avais été nulle. Sur toute la ligne.
Zoé a donc bénéficié de cette expérience. J'ai abordé chaque année scolaire avec la ferme intention de dire "elle est malade, c'est comme ça et pas autrement"... j'expliquais tout. A ceux qui osaient dire "c'est pas le rôle d'une instit que de lui essuyer les fesses, madame!!!"... je comprenais bien et je leur rétorquais que je ne leur demandais rien. que je gérais en la changeant le matin, le midi, au goûter et le soir. 4 fois par jour. Comme un rituel...
Bien sûr, vous n'avez pas tous cette possibilité. Vous travaillez à l'extérieur, pour la plupart, vous, parents qui me lisez. Ma méthode doit vous sembler bien "gentille"mais peu adaptable dans votre cas. Je le comprends parfaitement. Je ne vous le cache pas, j'ai retardé ma ré-intégration à la Poste à cause de cette encoprésie. C'est vrai. Zoé le sait bien. Des fois elle me dit d'ailleurs que c'est pour cela qu'elle traîne à guérir!!!! elle me garde prisonnière à la maison!!!! (elle en est capable!!!) .... c'est vrai que Zoé est une enfant très attachée à moi. Que notre relation est fusionnelle. Qu'elle vit difficilement une coupure d'avec moi.... je suppose que beaucoup d'enfants encoprésiques ont ce profil là.... je le vérifie beaucoup à travers vos témoignages....
Voilà, je me suis beaucoup attardée sur Manon pour expliquer ma façon de faire avec Zoé... j'espère que cela n'est pas trop difficile à suivre...
J'ai prévu de reprendre mon travail à l'extérieur quand Zoé sera au collège.... tout devrait être rentré dans l'ordre vu la tournure actuelle des choses... si elle rechute, elle aura sa clé et rentrera comme une grande se changer le midi. Elle le sait. Elle doit commencer à gérer tout comme une grande... là dessus, je suis devenue ferme!!! enfin!!!!
Elle est d'accord avec cet ultimatum. Elle trouve cela bien. Et puis elle a deux soeurs aînées, dont une qui est "réglée"... Zoé a demandé toutes les explications à ce sujet très vite. Elle a beaucoup analysé la situation et nous a dit un soir à table "Bon, c'est sûr, si je suis réglée à onze ans comme ma soeur, faudra plus que je sois encoprésique... je peux pas perdre dans ma culotte du caca et du sang à la fois... maman, je te promets, je vais guérir complètement. et tu pourras repartir travailler toi aussi.."....
Qui vivra verra... en attendant, je croise les doigts pour que son processus de guérison se poursuive bien...